Abécédaire du devenir

Vivre en équilibriste ou danser avec le chaos

La vie est un jeu d’équilibriste...

On a tous à un moment donné vécu un déséquilibre, une impression de ne pas être à sa place, d’avoir été emporté ou malmené par les événements. Combien de fois peut-on se trouver plus ou moins déstabilisé par les événements au point de dire qu’il vaudrait mieux apprendre à danser avec les surprises que la vie nous envoie ? Pourquoi c'est si compliqué à maintenir l’équilibre et à afficher une sorte de sérénité mentale et émotionnelle face aux aléas de la vie ?

Et vous ? Quelle image votre vie vous renvoie -t-elle ? Quel est l’impact de ce qui se passe autour de vous sur votre humeur du jour ? Qu’est-ce qui peut influer sur votre état émotionnel et à quel niveau ou degré ? Un différend au sein de votre couple ou de votre famille ? Un changement de vie totalement imprévu ? Une amitié déchue, un projet professionnel avorté, une rupture amoureuse ?

Regardons du côté des contraires...

L’expérience du déséquilibre survient très tôt dans notre vie et il faut dire qu’elle nous en fait voir de toutes les couleurs. Chutes, déceptions, pleurs, blessures… tout y est dans notre monde de petits héros. Nous n’avons peut-être pas le souvenir de nous quand on nous apprenait à tenir debout et à marcher sur nos deux pieds. Et même si certains ont réussi plus vite que d’autres, nous avons tous dû faire nos preuves, jusqu’à la découverte de cette sensation d’équilibre. Bref, l’univers de l’enfance fut un vrai défi pour nos airs de novices en la matière !

Revenons à l’équilibre...

Quand on parle d’équilibre, on a tendance à visualiser un corps tenir debout, stable sur la terre ferme. Par exemple, marcher, faire du vélo, conduire une moto, danser sur pointes ou faire des rollers, ce sont des activités qui nécessitent la notion d’équilibre et de stabilité. Pourtant, quand on dit de quelqu’un qu’il est équilibré dans sa vie, ce n’est pas pour signifier le fait qu’il tienne debout sur ses deux jambes ou qu’il fasse du vélo ou des rollers... On le dit plutôt pour désigner un état intérieur, cette impression de calme et de sérénité que la personne dégage et qui se reflète sur autrui ; c’est-à-dire que dans ce sens-là la notion d’équilibre représente plutôt une posture interne -émotionnelle et mentale-, qui déteint sur les aspects de notre corps physique (effet détendu, mesuré, apaisé). Par conséquent, quoiqu’invisible, l’état d’équilibre (intériorité), est bel et bien là, car on constate que la personne équilibrée dégage une aura lumineuse, bienveillante, une sorte d’énergie bienfaitrice.

Sur les pas du funambule...

L’équilibrisme est une discipline phare des arts du cirque qui permet de réaliser des prouesses techniques en stabilisant son corps dans des positions incroyables sur des objets divers. L’équilibriste lorsqu'il se déplace sur un fil tendu à une certaine hauteur du sol, il devient funambule. Le terme « funambule » (du latin « funambulus » et composé de « funis» qui signifie corde et « ambulare » qui veut dire marcher), désigne celui qui maîtrise très bien l’art de l’équilibre.  À vrai dire, même si notre vie n’est pas une réalisation artistique, on doit apprendre à jongler avec toute chose susceptible de nous déstabiliser à l’image du funambule dont chaque pas menace la prouesse. D’ailleurs, si on établit ce parallèle, ce n’est pas pour déduire que les événements qui composent notre chemin de vie constituent des points sur une ligne droite. D’après la complexité de nos états émotionnels et de nos virées rationnelles, notre vie n’est pas une histoire linéaire composée de déplacements d’un point A à un point B et ce jusqu’à la fin de nos jours. Quand on agit ce ne sont pas des formes qu’on dessine, mais des canaux de communion, des points de contact avec le monde qui nous entoure sans appui géométrique et sans règle de conformité. Notre histoire devient alors une expression aléatoire de fusion avec les choses, un assemblage d’élans propre à nos ardeurs, notre finesse ou bien notre maladresse.

Tout au long de son parcours sur cette Terre, l’Homme fait tout ce qui est en son pouvoir afin d’atteindre un état d’équilibre. Il faut dire qu’il croit que cet équilibre existe bel et bien. Pour ce faire, il assoit des relations de contrôle avec les choses qui l’entourent et avec tout ce qui constitue une preuve tangible (concrète - matérielle) d’équilibre, ce dernier étant enraciné dans les mœurs du modèle social moderne en tant que conformisme mercantile (identification d’appartenance culturelle). Excepté cette quête de réconfort auprès de toute forme de possession (toit, voiture, salaire, épargne, toutes sortes de produits et de services etc.), il recherche également un sentiment de sécurité par le biais de ses relations interpersonnelles. De plus, il s’attend à ce que cette sécurité émotionnelle soit conforme à celle qu’il a intégrée ou apprise au sein de sa famille. Ce besoin de sécurité est tellement fort chez lui que, s’il ne reçoit pas le "taux" d'équilibre attendu, ce qui lui causera de l’inquiétude, il est même capable -plus ou moins inconsciemment-, de mettre en place des rapports asymétriques avec les personnes de son entourage (liens de contrôle) pour pallier l’angoisse que génère ce manque !

Toutefois, il y a un paradoxe inhérent à cette attitude de l’Homme visant l’équilibre. Il évoque une telle ferveur dans l’atteinte de son objectif qu’il finit par créer des relations déséquilibrées tant avec les objets qu’avec ses semblables. Par conséquent, il s’emprisonne dans un semblant de sécurité qui tôt ou tard débouchera sur une catastrophe (perte des repères physiques, émotionnels et mentaux), puisque l’intention d’équilibre est confondue avec le désir de contrôle que fait naître la peur, l’angoisse et la crainte.

 

Sur le paradoxe de l’équilibre...

Réfléchissons-y un instant ! Quel serait l’intérêt de vivre sous garantie d’un équilibre certain, si toutes nos expériences avaient la même saveur, celle d’une fixité bien ferme et rassurante, mais qui manquerait terriblement de spontanéité, de couleur et de nouveauté ? Une vie vouée à la constance qu’apporte l’équilibre nous condamnerait visiblement à l’ennui. D’ailleurs, est-ce que c’est vraiment l’équilibre que l’on cherche ou bien des sensations fortes, un tourbillon de passion(s) capable de nous faire vibrer tout en nous provoquant du déséquilibre ? Vivre une vie exaltante ! Être dépaysé, côtoyer le chaos avec son infinité de possibles, danser selon les humeurs de notre imagination créatrice, s’y perdre pour ensuite s’y retrouver…

Conformément à la nature du devenir, l’équilibre perd sa valeur s’il est acquis sans le principe inhérent du risque du déséquilibre. Si les modalités de son acquisition étaient faciles à atteindre, l’équilibre ne nous intéresserait guère, car il n’engagerait pleinement ni la dynamique de nos facultés ni notre goût de l’effort. Or, chacun de nous souhaite être spécial, se réaliser comme personne d’autre et vivre une vie singulière. Dans ce cas-là, quelle serait la valeur « morale »ou « marchande » de l’équilibre s’il était donné d’emblée à tous et avec le même dosage ? Prenons l’exemple d’un tableau de peinture unique par rapport à un tableau qui existe en plusieurs exemplaires. Est-ce que leur valeur esthétique /artistique et marchande est la même ? Est-ce qu'avoir l'un ou l'autre serait la même chose ? Bien sûr que non !

Clap de fin...

En définitive, on déduit que l’équilibre nous intéresse pour l’effet modérateur qu’il nous procure en vue d’une meilleure gestion de notre peur de l’inconnu et de notre angoisse existentielle. Mais il nous intéresse surtout parce qu'il est difficile à atteindre dans le cadre d'un rapport sain de soi à soi-même et de soi à autrui. On constate donc que sa valeur s’exprime à partir de son contraire (le déséquilibre). De plus, il est à noter que les effets de l’équilibre ne sont pas durables, car l’équilibre et l’état de sécurité qui en découle, ne représentent pas une réalité irréversible.  On ne peut pas capitaliser l’équilibre comme on ne peut pas capitaliser le plaisir de l'avoir atteint. Il y aura des moments où on va le perdre pour enfin le retrouver. D’ailleurs, c’est cette capacité à danser avec les moments d’équilibre et de déséquilibre qui est constamment valorisée par notre aptitude à bien vivre. Si on prend l’exemple de la marche, là où chaque pas prépare et introduit l'autre tout en laissant notre corps en suspens le temps d'une mesure, être en équilibre c’est accepter le déséquilibre comme valeur intrinsèque de notre devenir heureux.

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